Interview Masar
La scène underground niçoise se fait de plus en plus forte et son arrivée en France va certainement faire beaucoup de vagues ; notamment avec un de ses plus anciens et fidèles piliers, MASAR, qui s'apprête à son sortir son premier album.
Avec "Nouvelle ère", prévu dans les bacs pour le 15 Aôut 2008, il ne fait pas dans la demi-mesure! Dès la première écoute, on comprend que ce MC a réussi à développer une identité propre à lui même. La voilà la bouffée d'air frais de cet été! Bouffée d'air frais qui nous amène en même temps la chaleur du 06, qui nous réchauffera cet hiver…
Romain : En 2004 tu as sorti de nombreuses mixtapes, beaucoup de gens s'attendaient à voir arriver ton album relativement vite dans la foulée. Or, il a fallut attendre 4 ans avant de le voir atterrir dans les bacs. Comment expliques-tu ce délai ?
Masar :J'ai toujours ce souci de bien faire tout ce que j'entreprends, alors j'avance, doucement mais sûrement! En fait, disons que je n'ai pas voulu m'organiser de façon purement stratégique. Mon concept est de prendre les choses comme elles viennent et les faire comme je les sens. Si je ne me suis pas précipité, c'est parce que j'ai voulu atteindre une maturité artistique suffisante et éviter de tomber dans certains pièges, car avec le temps, tu peux compter sur les doigts d'une main les albums cultes.
Romain : "Nouvelle ère" sonne comme un concentré de toutes tes expériences...
Masar : Parce que c'est le cas! C'est mon premier album, donc c'est un opus très important. C'est celui qui demande le plus de travail et de temps. D'ailleurs, si je l'ai intitulé ainsi, c'est parce que c'est maintenant que tout commence réellement pour moi. Même si ça fait longtemps que je suis présent, avec cet album j'ai les deux pieds dedans. C'est comme franchir un niveau supérieur. La roue tourne et c'est à mon tour d'être mis en avant. C'est maintenant qu'il faut que je fonce !
Romain : Comment conçois-tu ton rôle de MC ?
Masar : A mon avis, le seul moyen qu'on a de juger un MC, c'est sur sa performance et rien d'autre. Si tu ne déchires pas, tu ne déchires pas ! Pour moi, le Hip-Hop est une vraie passion et je vois le rap comme un sport, c'est de la compétition. Par contre, je ne sais plus si on peut vraiment parler de mouvement Hip-Hop aujourd'hui en France. J'ai l'impression qu'on perd petit à petit cet état d'esprit de concurrence, pourtant l'un des principes de base. Maintenant pour réussir, il me semble que c'est plus une question de budget promo et de connaissances. Le talent n'a rien à voir dans tout ça. En fait c'est un truc de dingue, tu n'as pas besoin de savoir rapper pour vendre des disques en France! Mais je n'en veux pas du tout à ces artistes ou à leur maison de disques, qui au final ne font que répondre à une demande, mais plutôt au public qui cautionne en achetant des faux trucs.
Romain : Tu vises qui en particulier ?
Masar : Il n'y a qu'les balances qui donnent des noms mais 80% de ce que j'entends ici et là est totalement puéril et cacophonique. De plus il y a deux catégories bien distinctes aujourd'hui en France : t'as les rappeurs d'un coté et les Mc's de l'autre.
Romain : Quelle la différence entre ces deux catégories ?
Masar : Ben en fait le rappeur c'est plus un gars qui en a rien à foutre du rap cain'ri. Il a grandi avec du rap français et n'écoute que ça à longueur de journée, d'où le nombre incalculable de clones dans cette catégorie d'ailleurs ; et puis tu as le MC, c'est plus le mec qui aime profondément la culture hip hop, qui investit dans du vynil et qui est toujours à la page des dernières sorties U.S. En gros, le mec passionné à qui tu la fais pas et qui sait différencier le vrai son du faux. C'est ce public là qui manque en France aujourd'hui.
Romain : Lorsque tu dis que le rap est une compétition, c'est parce que tu as quelque chose à prouver ?
Masar : Oui, on a toujours quelque chose à prouver, ne serait-ce qu'à soi-même. Il faut toujours chercher à aller plus loin. A chaque fois que j'écris un texte, je me dis : "Il faut qu'il soit meilleur que le précédent".
Romain : Tu es rappeur et producteur. Comment manages-tu les deux ?
Masar : C'est extrêmement difficile. Ca demande d'être à la fois productif et passionné. Je travaille énormément pour arriver au plus haut niveau dans ces deux domaines. C'est vraiment dur de jongler en permanence avec ces deux casquettes.
Romain : Le regard que tu portes sur le business Hip-Hop en France n'est pas très tendre...
Masar : C'est un business où se brasse beaucoup d'argent. Malheureusement, tout cet argent ne va pas forcément dans les bonnes poches. Les maisons de disques ont fait ce qu'elles avaient envie de faire et puis il y a ceux qui se sont précipités... Disons qu'il n'y a pas eu de surprise. Tout le monde s'attendait à ce que ça se passe de cette façon. De toute manière une maison de disques ne sait pas travailler la musique! Elle s'occupe de la publicité, de l'affichage, mais pas du produit en tant que tel. Depuis toujours, les majors essaient de rationaliser la musique, de trouver la recette pour faire un tube. C'est du formatage, tout simplement. Et ils ne savent rien faire d'autre…
Romain : Et toi tu te situes où par rapport à tout ça ?
Masar : Moi je fais les choses tranquillement de mon côté. J'ai juste envie de me faire plaisir. Disons que je ne me suis jamais pressé, la qualité a toujours primé sur la quantité chez moi et quand ça fait plus de dix piges que tu attends, tu n'es plus à une année près! En fait, plus tu as du recul et plus tu sais ce qu'il faut faire. C'est ça le secret pour durer : il faut rester soi-même et attendre patiemment son tour.
Romain : As-tu l'impression de pouvoir t'exprimer d'avantage en produisant des sons ou en écrivant des textes ? Qu'est-ce qui transmet le mieux tes émotions ?
Masar : Damn! C'est incroyable que tu mentionnes ça car j'en parlais l'autre jour avec Lieutenant! Je disais que depuis que j'ai appris à faire des instrus, ça m'a aidé au niveau des rimes. J'ai appris à rapper plus en fonction du beat, parce que je comprends comment il est fait. Maintenant, l'un complète l'autre. Je sais ou je veux aller, donc je formate mon beat en fonction de ça. Ou inversement. Je trouve une bonne mélodie au synthé et je pense alors à un nouveau style de flow.
Romain : Qu'est-ce qui est le plus dur à ton avis, rapper ou produire des sons ?
Masar : Franchement j'ai plus de respect pour un bon MC français que pour un bon beat maker. Créer des instrus c'est assez simple : le langage est universel. Tu trouves une bonne boucle, de bons kits de rythmiques et c'est parti… Par contre, écrire un pur 16 avec du sens, du flow et des rimes riches, c'est bien plus délicat, car la langue française est dure à faire sonner. J'entends plein de rappeurs dire "moi j'écris un 16 en 1 heure en stud'". Mais quand tu écoutes le couplet, tu te rends vite compte que c'est loin d'être un classique et que ça ne marquera pas les mémoires. Personne ne s'en souviendra dans le futur. Moi je conçois mon phrasé comme un instrument tu vois ? Chaque rime se doit d'être quantisée à la manière d'une rythmique. Par exemple, je suis capable de rapper en 16 Triolet façon Bone Thugs-N-Harmony ou plus avec un lazy flow à la Cam'ron en plaçant mes rimes tous les quarts de temps.
Romain : Hum!!! Est-ce que tu peux préciser à nos lecteurs ce qu'est la quantisation ?
Masar : Ben c'est très simple. Tous les rappeurs savent compter les mesures mais la plupart ne se donnent pas la peine de creuser plus en profondeur pour se repérer à un endroit précis dans leur couplet. La quantisation c'est la manière de diviser la mesure en plusieurs fragments (demi temps, quart de temps…). Quantiser son couplet, c'est écrire de façon à ce que chaque rime tombe à un endroit précis sur la rythmique. Moi j'ai carrément crée mon propre jargon depuis le temps que j'utilise cette technique. Du genre tu peux m'entendre dire en studio à mon équipier "Bien la phase en quatre/quatre 2 pieds"! En gros j'le félicite car il a réussi à placer 8 rimes de deux syllabes en 2 mesures. Tu captes ?
Romain : Donc une phase équivaut à 2 mesures ?
Masar : (Rires)...Putain ouais c'est ça! Tu suis, c'est bien! J'appelle ça "la technique multi syllabique". Les vrais gars savent que j'étais un des premiers sur ce créneau dans l'sud en 1995 avec mes impros en radio. Aujourd'hui ca m'fait bien rire de voir que plus de 10 ans après, la majorité des rappeurs n'ont toujours pas capté ce truc évident. J'espère que, grâce à cette interview, ils prendront enfin conscience de la complexité de cette écriture et de la signification d'un vrai MC en France.
Romain : Technique multi syllabique ? Intéressant ou as-tu appris ça ?
Masar : A la bonne époque en écoutant Kool G Rap, Rakim, Big Daddy Kane, Big L, Herb Mc Gruff… J'ai appris à rapper grâce à eux et j'ai été très honoré d'apprendre qu'un bon nombre de rappeurs ici et là ont calculé cette technique en écoutant mes textes. C'est un peu comme si j'avais passer le relais à mon tour! Mais malheureusement, si tu n'as pas de flow et de bons lyrics, ce concept ne sert à rien et ça en revient à un coup d'épée dans l'eau.
Romain : Parmi les producteurs américains et français, quelles sont tes influences ?
Masar :Tout ce qui est bon! Il y en a trop… Disons Eminem, Dre, Kanie West, Mannie Fresh, The Runners, Cool & Dre, Scott Storch, Developp, Heatmakerz, Just Blaze... Et bien sur le talentueux Jim Jonsin, un de mes préférés.
Romain :Ok et au niveau français ?
Masar : (Un grand silence...) Les bons producteurs français s'inspirent des beats cain'ri… Disons que j'fais comme eux, je me fournis directement à la source. Mais pour être honnête avec toi, ça fait bien longtemps que je ne m'intéresse plus au rap français.
Romain : Qu'est-ce que tu lui reproches ?
Masar : Un grand manque d'assiduité (Rires...)
Romain : Pourtant c'est la musique que tu fais ?
Masar : Non. J'fais pas du rap français… Moi je fais du rap en français, nuance (Rires...)
Romain : Comment te vient l'inspiration quand tu écris ?
Masar : La plupart du temps, ça me passe par la tête. J'aime profondément la musique, à tel point qu'à une période c'etait tout ce que j'avais dans ma vie. Donc quand l'instru te fait ressentir quelque chose, les paroles viennent d'elles mêmes. C'est spontané.
Romain : Qu'est-ce que tu écoutes en ce moment ?
Masar : D'la bonne musique, tout simplement! Il faut que ça me parle, que ça me touche. C'est vraiment très diversifié : ça peux aller de Ransom, S.A.S, Lil Wayne et Paladino à Brian Adams, Robin Thicke, Dells, Dramatics, en passant par France Gal, Cabrel voir même Deep Purple, Megadeath, Scorpion ou encore Alicia Keys, Jill Scott ou Usher...
Romain : En effet c'est très diversifié
Masar : Et pour te dire la vérité, j'écoute de moins en moins de rap. J'ai bouffé du rap pendant plus de 15 ans, aujourd'hui le nombre d'artistes hip hop qui me font vraiment flipper sont de plus en plus rares. Du coup je recherche mon kif dans d'autres domaines.
Romain : Malgré la sortie de ce premier album, tu restes relativement discret. Est-ce voulu ?
Masar : Absolument. C'est volontairement que je suis en retrait. Je veux être le plus discret possible et aller à l'essentiel. Quand j'ai sorti mes premières street-tapes, c'était pour prendre la température et voir ce que ça pouvait donner et si ça marcherait sans l'aide d'aucune promo. Juste pour prouver que si tu déchires vraiment, tu n'as pas besoin de grand chose pour que ça se sache.
Romain : Tu as le sentiment qu'aujourd'hui, la forme prime sur le fond ?
Masar : Non pas du tout, je pense que l'un ne va pas sans l'autre. On vit dans une époque où tout le monde se presse, où personne ne prend plus son temps. La plupart des trucs sont des choses faites rapidement pour avoir des retombées immédiates. Ce que les gens doivent comprendre, c'est qu'il faut avancer à contresens de tout ça. Ce sont ceux qu'on entend le moins qui sont peut-être capables d'en dire le plus. T'as souvent des têtes d'affiche qui sont là, à dire des choses, mais bon, ils n'ont pas inventé le monde. Derrière, tu peux avoir des gens que tu entends peu ou pas mais qui sont en train d'innover. Je ne pense pas qu'il y ait de réels précurseurs, parce que la plupart du temps, tout le monde s'inspire de tout le monde et comme je dis souvent… "rien ne se crée, tout se transforme".
Romain : Les gens qui ont participé à l'élaboration de ton album sont pour la plupart des proches...
Masar : C'est vrai. Je n'ai voulu travailler qu'avec des personnes que je connaissais et avec qui j'ai beaucoup d'affinités, comme Lieutenant, Souliman ou Hamza. Je n'ai pas cherché à ramener "la" tête d'affiche ou "le" gros featuring pour montrer que j'ai des connections. Et puis, comme je te le disais tout à l'heure, il n'y a absolument rien de stratégique dans ma démarche. J'ai surtout cherché à me faire plaisir sans me fixer d'objectif particulier.
Romain : Qu'aimerais-tu que les gens retiennent de "Nouvelle ère" ?
Masar : Je ne sais pas... Ce qui est sûr, c'est que j'ai fait ce que je kiffais et le seul qui pourra juger, c'est le public. Je ne peux rien faire d'autre que sortir l'album. Après, ça plaît ou pas. Pour ça, j'ai essayé de faire en sorte qu'il y ait une grande diversité au niveau du flow, que les morceaux ne se ressemblent pas et qu'ils reflètent au mieux ce que je suis, c'est-à-dire quelqu'un de vrai.
Romain : ...Vrai ?
Masar : Oui. Etre vrai, pour moi, c'est d'abord quand quelqu'un écoute ton truc et qu'il ne trouve rien à redire, qu'il te connaisse ou pas. Et surtout être vrai, c'est tout simplement ne faire aucune concession pour que ton album marche.
Romain : Pour conclure, as-tu un message à faire passer, ou quelque chose à ajouter ?
Masar : Je veux juste tous vous remercier pour le support que vous m'apportez. Soyez sûrs que je m'attelle chaque jour à faire du vrai Hip Hop, du mieux que je peux, pour vous qui m'écoutez et qui liront cette interview. Nouvelle ère est dans les bacs, j'espère que ça vous plaira.
Interview réalisé en juillet 2008 par Romain pour http://www.lyricis.fr/
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